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Des conséquences du Vitiligo, entre autres...

Concernant le vitiligo et le statut destiné aux Afro-américains qui en souffraient au XIXe siècle… (le problème ne s’est jamais posé pour les Blancs, évidemment)…

Il faut savoir que le vitiligo a été relié à l’albinisme par le docteur Joseph Jones, en 1869. Il était considéré comme une voie vers la liberté pour les esclaves. Parmi de nombreuses anecdotes, en effet, l’exemple d’un afro-américain dont la peau éclaircie (en dépit de la persistance de quelques ultimes tâches noires) et les cheveux devenus blonds et soyeux lui avaient valu d’être affranchi, est parlante…

Or ce type de point de vue subsiste dans la pensée moderne. Il est dénoncé, parfois, avec ironie, au travers de personnages-écrans, tel le personage du Dr. Junius Crookman, expliquant son inspiration pour créer sa machine à déraciner dans le roman de George Schuyler Black No More (1995) :

« J’ai commencé à étudier les maladies de peau et trouvé que cette fille souffrait à l’évidence d’une maladie nerveuse appelée vitiligo. C’est une très rare maladie […] Cela détruit complètement les pigments de la peau et parfois cela rend un Noir complètement blanc mais seulement après une période de trente à quarante ans. Il m’est apparu que si l’on pouvait trouver des moyens de provoquer ou de stimuler artificiellement cette maladie nerveuse à volonté, on pourrait solutionner le problème racial américain. Mon professeur de sociologie a dit un jour qu’il y avait au moins trois façons pour un Noir de résoudre son problème en Amérique […] « Soit partir, devenir blanc ou continuer à bien s’entendre ». Puisqu’il ne pouvait et ne voulait pas partir et continuait à s’entendre seulement différemment, il m’a semblé que la seule solution pour lui était de devenir blanc ».

Le point de départ des problèmes suscités par l’apparence changeante de Michael Jackson remonte au diagnostic de deux maladies de peau, établi officiellement en 1986, appelées vitiligo et lupus. [Le NALP1 (« NACHT leucine-rich-repeat protein 1 »), relierait le lupus et le vitiligo. Cf. la revue New England Journal of Medicine, Massachusetts Medical Society, 2007]. Si les signes peuvent en être devinés, a posteriori, sur des photos de scène (maquillage partiellement défait, présence de tâches claires ou rosées sur le cou et le visage), ce sont plutôt le long silence de l’artiste sur la question et les solutions qu’il y apporte qui suscitent interrogations et controverses. Or, si l’on ajoute à ces maladies une hypotrophie thoracique, de l’arthrite et des douleurs dorsales et les conséquences lourdes et, à long terme, de l’« accident Pepsi », l’ensemble de ces facteurs – générant interventions chirurgicales, douleurs ou lourds protocoles médicaux – est important à prendre en compte dans l’évolution de l’identité physiologique de l’artiste. Ces atteintes corporelles se sont, en effet, ajoutées à un rapport au corps difficile et complexé durant l’adolescence : « au cours de ces années d’adolescence, mon plus gros problème n’était pas ce qui se passait dans les studios ou sur une scène, c’était mon image dans le miroir […] J’avais tellement honte de mon visage que j’avais beaucoup de mal à faire des rencontres […] J’en était profondément déprimé […] J’étais très perturbé par mon aspect physique […] Je ne faisais plus rien ». Même si Michael Jackson en parle ici au passé, il semble que ce rapport complexé à son visage ait perduré toute sa vie. Nick Brandt, qui a tourné le clip d’Earth Song, en 1995, s’est ainsi plaint de la forte lumière que le chanteur imposait sur son visage et qui en gommait les détails et Diana Walczak, qui a sculpté la statue de référence ayant servi au visuel de l’album d’HIStory et au tournage du teaser du même nom, a aussi pu remarquer, qu’en dépit du fait qu’elle ait demandé au chanteur de se présenter de façon naturelle, lors de la séance de photos préalable, il n’a pas tenu compte de sa requête et est venu maquillé.

Ces atteintes corporelles lui ont rendu, également, la souffrance physique de plus en plus insupportable. Celle-ci était causée notamment par l’excès d’entraînement à la danse, expliquant la prise de médicaments antidouleur et l’accoutumance à ceux-ci. Nous avons vu que les origines raciales de la famille de Michael Jackson présentent une mixité qui l’inscrit tant dans une posture d’ouverture à l’altérité que dans le légat des peuples minoritaires qui ont fondé l’ancienne Amérique et les États-Unis. De même, son parcours médical et accidentel a joué un rôle important sur son apparence physique trans-racial (choix de la dépigmentation, chirurgie du nez, port de postiches ou de perruques…), d’autres éléments « naturels » sont à prendre en compte en tant que prédispositions à sa carrière artistique (hyperlaxité articulaire, favorable à et favorisée par la danse). Toutefois, le bagage génétique de Michael Jackson n’est pas exclusivement afro-américain et a subi le flux de métissage qui marque toute l’histoire des États-Unis, puisque ses racines familiales se confondent avec celles des esclaves africains venus de Côte d’Ivoire et avec celles de la tribu des Indiens Choctaw, dont certains membres avaient la peau blanche et les yeux bleus.

La revendication de cette autre appartenance communautaire est naturellement moins fréquente de la part du chanteur, puisqu’elle ne lui est pas reprochée. Si lui et les membres de sa famille évoquent leur origine indienne dans leurs autobiographies respectives, Michael Jackson recourra toutefois à cette autre altérité, dans un cadre justificatif, pour expliquer certains aspects de la morphologie de son visage (pommettes saillantes) et de celui de sa sœur Latoya : « Mes pommettes ? […] Mon père a les mêmes. Nous avons du sang indien ».

En s’ajoutant à d’autres modifications portées à son visage, en se soustrayant à des argumentations médicales officielles et en renforçant des vagues périodiques de rumeurs, les interprétations sociologiques, raciales et politiques ont pris le relais. Si elles sont, parfois,  corroborées par des propos de l’intéressé, elles entrent surtout en interaction avec l’idéal racial et égalitaire de Michael Jackson, et sont, malheureusement, passées au crible d’une bataille identitaire et sociale encore vive. Mais les solutions médicales et esthétiques qu’il apporte à ses désordres physiques perdent de leur crédibilité, pour la communauté, face aux études menées par la clinique Mayo sur le vitiligo : celles-ci montrent, en effet, que les Afro-Américains, porteurs de cette maladie, choisissent de compenser leur manque de mélanine en réapparaissant noirs plutôt que de d’étendre la dépigmentation à l’ensemble de leur corps, comme l’a fait Michael Jackson.

Dès lors, la physicalité de Michael Jackson peut être vue comme l’incarnation simultanée de différents niveaux de bataille : celui d’une démarche intime relevant des coïncidences de sa condition et de sa santé. Celui d’une bataille identitaire, charnière entre somatique et performatif. Et enfin, en créant un nouveau langage pour un corps qui se détache de son héritage social et physique, celui d’un défi frontal vis-à-vis des carcans d’une société obsédée par la race, où l’identité et le nom priment sur l’attitude et la représentation.

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